Immersion en 2032 : récit d’un animateur radio

On annonce sa mort depuis l’arrivée de la télévision. Pourtant, même la révolution numérique du début du siècle n’en sera pas venue à bout. La radio reste encore et toujours l’un des médias les plus consommés, même si celle-ci ne ressemble en rien à son illustre ancêtre. Finalement, la seule perte provoquée par le tournant numérique aura été l’abandon des bandes FM, au profit de la RNT (radio numérique terrestre) implantée dès le début du XXIe siècle, puis enfin la totale délocalisation des radios vers un système d’application. Aussi, comme la télévision, les programmes de « rattrapage » se sont multipliés avec les podcasts, provoquant une certaine délinearisation du média. La radio s’écoute aujourd’hui de nombreuses manières différentes, sur différents canaux. Toutefois, elle reste écoutée plus que jamais.

Logo On Air

27 janvier 2032. Paris.

7h.

Le monde des rêves cède la place à la réalité, rythmé par la radio RTL qui me donne les premières informations du jour. Les enceintes connectées à ma maison et disposées près de mon lit se déclenchent chaque matin en guise de réveil. Certains préfèrent entendre l’analyse du sommeil de la nuit passée, mais j’ai toujours préféré me faire réveiller par une voix amicale, et surtout humaine. De plus, je ne suis pas vraiment addict du quantified self.

Je sors de mon lit et traverse péniblement les différentes pièces de ma maison jusqu’à la salle de bain. Pendant ce temps, les enceintes disposées dans chaque pièce détectent mon passage, et le son de la radio me « suit » dans mon parcours.

Une fois ma toilette terminée, je décide de stopper les informations toujours plus déprimantes en cette année 2032 et d’écouter un peu de musique. Un simple « tap » sur mon miroir affiche les applications contenues dans tous mes appareils. Encore une fois, je pourrais très bien me contenter d’user de ma voix pour que les micros disposés dans chaque pièce de la maison se déclenchent et que mes désirs s’exécutent, mais vous l’aurez compris; je suis vieux jeu.

Concept Miroir Connecté

Je clique sur l’application Apple music, et lance une playlist entrainante. Une voix robotique m’annonce que ma voiture connectée quitte son parking souterrain et sera devant chez moi dans 15 minutes. Je file dans la salle à manger, toujours suivi par ma musique. Un café, une pomme, j’enfile ma veste et mes écouteurs sans fil. La musique se coupe dans ma maison et continue dans mes oreilles. Je sors de chez moi; pile à l’heure.

8h30

Ma voiture est au coin de la rue. Une alerte vient me « toquer » au poignet : ma smartwatch m’annonce que mon chauffeur robotique est devant chez moi. Parfois les objets connectés ont leur utilité, parfois un écran ne sert à rien et il suffit de regarder devant soi. La porte de la voiture s’ouvre, je m’y introduis sereinement et claque la porte.

Il est temps d’aller travailler. Destination : Les studios de Radio France.

En 2032, aucune voiture n’est stationnée dans Paris. Toutes les voitures sont connectées et autonomes, elles rejoignent d’elles-mêmes d’immenses parkings souterrains en périphérie après avoir déposé leur passager à destination.

Les changements opérés dans ce domaine m’interpellent puisque le destin de l’automobile était fortement lié à mon propre métier, celui d’animateur radio. L’écoute de la radio linéaire se faisait auparavant en priorité au volant d’une voiture. Aujourd’hui, les lecteurs embarqués dans les voitures s’apparentent plus à des sortes d’iPad rattachés au tableau de bord. Ils permettent d’accéder à la radio, bien sur, via des applications, à des podcasts pour l’écouter en différé mais aussi à n’importe quel autre contenu, comme des applications de streaming musical.

Ce domaine ayant complètement effacé les ancestraux supports tels que le CD, et même des dinosaures tels que que le vinyle, qui connaissait un certain retour jusqu’à 2020, et aujourd’hui la cassette, support privilégié du yuccie, digne descendant du hipster, ce jeune urbain branché qui sévit dans de nombreux arrondissements de la capitale.

Le streaming musical est d’autant plus important car il s’est rapidement mis à empiéter sur les plates-bandes radiophoniques, si bien qu’aujourd’hui, les radios musicales ont pratiquement disparues, au profit d’émissions ciblés.

Perdu dans mes pensées, je n’avais pas vu que je suis presque arrivé à destination. Ma voiture dépasse allègrement la statue de la liberté du XVIe avant de me déposer devant l’entrée des studios de Radio France.

9h

Sitôt déposé, mon chauffeur file loin jusqu’à se perdre dans les brumes matinales de la ville.

Je pousse les grandes portes du Studio. Celui-ci est relativement vide comme à l’accoutumée. Depuis l’explosion du travail en freelance, et l’accessibilité financière du matériel audio indispensable à la réalisation d’une émission de radio, beaucoup peuvent enregistrer leurs interventions depuis chez eux. Cette pratique est née dès la fin du siècle dernier, avec l’arrivée des ordinateurs qui permettaient alors l’automatisation de la radio. La pratique freelance en radio c’est le voice track, une technique permettant de pré-enregistrer des interventions dans des émissions. L’animateur ne produit donc plus en direct, mais plusieurs jours à l’avance. Ce système s’est très vite démocratisé, en premier par les petites radios locales, attirées par l’économie de coût de personnel qu’il offrait. Aujourd’hui, le voice track s’est généralisé même dans les grandes radios nationales.

Pour ma part, je suis un irréductible animateur traditionnel, je me rends encore dans les locaux de la radio. J’écris des chroniques chaque jour sur un fait d’actualité que j’expose dans une émission dédiée à l’information généraliste sur Radio France.

9h15

Le moment de ma chronique approche. L’émission a déjà commencé depuis un moment. Je me faufile discrètement jusqu’à une chaise vide, enfile le casque sur mes oreilles et rapproche le micro de ma bouche, puis, j’écoute attentivement ce qui se dit.

L’émission d’aujourd’hui est l’une des rares à être encore réalisée et diffusée en direct. Elle traite principalement d’actualité politique aujourd’hui, l’élection présidentielle 2032 approchant, les médias de toutes parts sont en effervescence.

Autour de moi, chaque animateur et invité du jour est assis en face de son micro. Tout un chacun essaye de ne pas trop regarder son smartphone et de faire mine de se passionner pour la discussion, elle-même scrutée et retransmise en direct sur internet via les cameras disposées ici et là dans le studio. Cela fait bien longtemps que la radio n’est plus seulement auditive. Cependant, elle a le mérite de pouvoir encore offrir tous les éléments indispensables de compréhension à l’oral, ce qui rend l’image relativement accessoire.

En face de moi, accroché sur le mur, se trouvent plusieurs grands écrans. L’un affiche l’habituel programme de l’émission, un « cartoucheur » numérique dans lequel sont stockés les chansons et jingles prêts à être lancés.

Cartoucheur Radio

L’autre écran, affiche en temps réel le nombre d’auditeurs, mais aussi lesquels écoutent la radio directement via l’application Radio France et lesquels ont vu ce programme se pusher sur leur radio-sur-mesure.

En effet, depuis quelques années, de nombreux auditeurs délaissent leurs radios habituels pour adopter une consommation sur-mesure de la radio. Via l’analyse algorithmique de leur navigation internet et centres d’intérêt, la data engendrée permet d’affiner les programmes que ces outils seront en mesure de leur offrir. Ces outils de « smart curation » sont aujourd’hui très populaires, preuve si il en est de l’intérêt pour les auditeurs d’une certaine personnalisation dans le choix des contenus.

Au vu des chiffres affichés sur l’écran, la plupart des utilisateurs passent tout de même par notre canal principal, à savoir l’application Radio France. Cela n’est pas étonnant, car l’émission proposée est dédiée à l’information généraliste, et est rarement poussée sur les radios sur-mesure affinant leur recherche sur des thématiques plus précises.

Auparavant, les audiences radio tombaient 4 fois par an (hors été) et étaient mesurées par Médiamétrie qui réalisait des enquêtes téléphonique sur un panel représentatif. Autant vous dire que je vois aujourd’hui cette méthode comme une pratique d’un temps ancien, pourtant, elle était encore à l’oeuvre il y a a peine dix ans.

L’animateur principal termine sa phrase, et propose aux auditeurs de se retrouver après une courte page de publicité. Sitôt tout le monde dévêt son casque et une musique de fond se lance. Non, en 2032 publicité ne rime pas avec musique d’ambiance. Les données personnelles de nos auditeurs sont devenus une denrée précieuse pour les annonceurs depuis le début du siècle, et ont permis peu à peu le remplacement des pages de publicités « communes » à tous par des publicités ciblées. Beaucoup plus efficaces, ce type de marketing, qui sévit aujourd’hui dans tous les médias, nous épargne également à nous, animateurs, de se coltiner des pages de publicités durant nos brèves pauses.

11h05

Je sors des studios de la radio m’aérer l’esprit. L’émission n’aura pas dépassé d’une minute. Les règles de régularité du temps d’émission ont été renforcées depuis que Apple souhaite imposer des durées très précises sur ses podcasts. Toutefois, il y a peu d’intérêt, dans le cadre d’une émission dédiée à l’actualité généraliste, à accorder au podcast. Ce type d’émission dispose d’une durée de vie très courte, puisque l’actualité sera déjà périmée demain, à l’inverse d’émissions historiques, philosophiques ou culturelles qui peuvent durer très longtemps en faisant l’objet de courantes re-éditorialisations. Cette pratique est née de la convergence entre la consommation sur-mesure de la radio et l’archivage du web, ayant permis l’accès publique à des millions de contenus radiophonique ré-utilisables dès lors qu’un thème revient sur le devant de la scène.

D’une certaine manière, il nous faut, en tant que médias, satisfaire les caprices de Apple, Google et autre Amazon afin de s’assurer un bon référencement. Pour la radio, le format podcast est extrêmement important puisque le différé est aujourd’hui bien plus consommé que le direct. Conséquence : une certaine perte d’indépendance des radios et une position d’abus dominante de la part du GAFA, ces intermédiaires ayant confirmé leur statut de nouveaux médias avec la révolution numérique du début du siècle, ils imposent aujourd’hui leur domination écrasante sur tous les autres.

Logo GAFA

11h20

Encore quelques tâches à accomplir. La première, et la plus fastidieuse, sera l’écoute des émissions enregistrées cette semaine, afin de corriger au montage certaines anomalies. L’écoute des voice tracks reçus en vue de prévenir leurs auteurs si jamais une erreur s’y trouve.

Enfin, je profiterais du temps restant pour me confronter aux journalistes robots qui sévissent de plus en plus sur la toile afin de récolter des informations pour écrire ma chronique de demain. Puis, autant en profiter pour utiliser l’équipement audio haute qualité des studios de Radio France pour enregistrer mes propres voices track pour une radio concurrente, avec laquelle je travaille depuis 3 ans désormais, à l’abri des regards indiscrets de mes collègues; cette pratique n’étant pas vraiment légale. 

Voilà le monde dans lequel nous vivons désormais. Un monde ultra-libéral ou un journaliste doit faire preuve de ruse en enchainant plusieurs travaux dans le but de bien gagner sa vie. J’aime mon métier. Mais j’ai conscience que l’environnement n’est pas des plus propices pour en vivre pleinement. Paradoxalement, les médias n’ont jamais été aussi accessibles et consommés.

17h

Ma voiture connectée me dépose devant chez moi avant de repartir seule en dehors de la capitale. Mon programme de ce début de soirée : enregistrer une émission pour une web radio participative. Le thème de ce soir, cinéma, avec le grand sacre des oscars approchant à grands pas. Aucune rémunération pour ce projet. Mais nous rentrons ici dans le domaine d’une passion, et d’un passe-temps.

Une chose est sure, le monde de la radio a bien évolué depuis le siècle dernier, mais ce média est plus que jamais présent dans nos vies. La radio s’est démultipliée dans ses formes et ses usages. Exit le poste Radio FM, nous l’écoutons aujourd’hui sur n’importe quel objet connecté, de la table au miroir en passant par le frigo, sans oublier des objets plus traditionnels comme le téléphone. Nous l’écoutons en différé, pouvons interagir avec elle, choisir nos programmes avec précision dans des radios émettant du monde entier dont le flux passe désormais par internet.

La radio est loin d’être morte, même si en vivre pleinement est aujourd’hui compliqué. Contrairement à la presse écrite qui a complètement disparu des radars, les robots sont encore loin de pouvoir émuler la voix et la pensée humaine avec naturel, et encore moins d’user d’humour. Du moins, ils en sont incapables pour le moment…

BIBLIOGRAPHIE :

Podcast :

Revue :

Articles :

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