Etre journaliste de sensation n’est pas un métier si facile

 

Posté le 17 août 2032, à 18h27
Par Sunsetshine

 

Bienvenue cher visiteur ! Aujourd’hui je ne vais pas faire un article comme les précédents. Je sais que ce blog est avant tout un blog d’information sur les sujets les plus « tendances » du moment. Mais  je vais plutôt en ce jour aborder avec vous un sujet qui me tient particulièrement à cœur : ma profession de journaliste de sensation. J’exerce ce métier depuis maintenant 5 longues (et intéressantes) années. J’ai beaucoup appris, j’ai beaucoup lu et j’ai beaucoup vu aussi. Je suis également passée par des états de déconvenue mais aussi de joie intense. La suite de ce récit vous plaira peut-être. Il vous donnera sûrement envie de lire la suite et de connaître mon expérience. Peut-être aussi que vous aurez envie de faire ce métier, comme moi. A vous de voir. Pour en savoir plus,  cliquez ci-dessous.

 

Lorsque j’ai entrepris des études de journalisme de sensation, je ne savais pas vraiment ce que cela pouvait signifier. Le journalisme est un métier passionnant qui implique une grande ouverture culturelle et sociale, de bonnes connaissances des techniques journalistiques et bien sûr, une bonne orthographe et ce, malgré la réforme de l’orthographe de 2017. D’après la définition du CNRTL, le journalisme est la profession de ceux ou de celles qui exercent le métier de journaliste; état lié à cette profession. Plus encore, c’est la manière de présenter les faits et les événements sous un certain éclairage propre aux journalistes. Il s’agit d’une définition tout à fait respectable. En revanche, le terme « de sensation » était légèrement flou. S’agissait-il de sensations fortes, comme lorsqu’un journaliste se rend sur le terrain ou d’un style d’écriture particulier ? J’ai émis tout un tas d’hypothèses jusqu’à mon premier jour de cours où le programme a été expliqué en détail.

 

Le journalisme de sensation, un concept repris

Je me souviendrai toujours de mon premier jour de cours en master de journalisme de sensation. C’était le mercredi 8 septembre 2027.  Nous étions une vingtaine d’élèves assis dans une salle de classe numérique, un outil qui a déjà fait ses preuves dans le passé. Les pavés tactiles et les casques VR étaient déjà marqués par le temps. Le tableau numérique en face de nous montrait une image en 3D de la promo précédente. Tous avaient l’air fier et heureux de participer à ce master. La belle ironie tiens ! Pour ma part, j’avais juste hâte d’en finir avec les études et de passer aux choses sérieuses : entrer dans le VRAI monde du travail.  

Quand le professeur est entré dans la salle et s’est posté devant nous, le silence s’est fait presque instantanément. « Bonjour à toutes et à tous dans le master journalisme de sensation. Vous vous en doutez, le but de ce master est de faire de vous de futurs journalistes mais pas n’importe lesquels. Vous serez des journalistes à la fois aimés et détestés. » Bon, en voilà un qui ne mâchait pas ses mots.

Les cours suivis n’étaient pas révolutionnaires. Enfin… comparés à il y a 15 ans, si. Nos principales matières concernaient la manière de rédiger des articles, de mettre en scène une information et de la dramatiser si nécessaire. « N’hésitez pas à employer le champ lexical de l’émotion, de la compassion. Il faut ATTIRER le lecteur, il faut le captiver et faire en sorte qu’il lise votre article jusqu’au bout ! ». Ainsi parlaient nos professeurs, eux-mêmes journalistes de sensation. La principale information ne devait pas être donnée immédiatement. Nous devions écrire des titres à l’impératif et accrocheurs tels que « Découvrez la nouvelle folie de Intel » ou bien « Vous n’allez pas croire ce qu’à oser faire X ». Nous avions aussi des cours théoriques au sujet de l’essor du journalisme de sensation et de la lutte contre cette pratique, plusieurs années plus tôt. Parmi les acteurs engagés contre le journalisme jaune, les « fake news » et le « clickbaiting » se trouvait notamment le fondateur de Facebook.  Nous nous penchions également sur la légitimité des contenus diffusés ainsi que sur la façon de  traiter l’information. Les exercices donnés par les enseignants avaient pour but de nous entraîner à manipuler manier l’information de manière telle que quel que soit le sujet, l’internaute ait envie de cliquer sur le titre pour lire la suite du récit.  Il faut dire aussi que si cette tendance des titres « putassiers » et des informations manipulées a émergé ces derniers temps, c’est en grande partie à cause de l’augmentation des sites d’information dédiés au buzz.

 

Le bond des sites de Buzz

Que celui qui n’a pas déjà visité un site de buzz me lance la première pierre (quoique derrière vos écrans, cela risque d’être compliqué). Les sites de buzz ne sont pas comme les sites people qui se concentrent sur l’actualité des stars. Disponibles seulement en format numérique, ces sites se sont frayé un chemin tant bien que mal parmi les sites les plus consultés sur le web. Parmi les mastodontes se trouvent encore Koreus, BuzzFeed, Topito ou encore Spi0n. Considérés comme douteux, pas sérieux et même tape-à-l’œil, ces sites d’ « infotainment » ont fait des vidéos insolites, des photos hilarantes et des histoires extravagantes leur business. En 2013, le journal Le Monde et l’Obs Le Plus se demandait déjà si ce type de contenu ne deviendrait pas l’avenir de la presse. Il semblerait que le journal ait vu juste dans une certaine mesure.  Les plus grands journaux écrivent maintenant des titres et des sujets enjolivés. Pas plus tard qu’hier, la une du journal L’Express affichait le titre suivant : « Même pendant ses vacances, l’ancien président grade la forme !  Découvrez comment ». Le Monde, lui, promettait aux lecteurs qu’ « avec ces 15 photos, vous ne mangerez plus jamais comme avant ! ». Ce qui était auparavant considéré comme du clickbaiting massif et inopportun est aujourd’hui devenu une quasi généralité. Les grands médias se sont mis petit à petit à créer des articles où le lecteur doit prendre son mal en patience avant de trouver l’information principale. Passé les scandales, les annonceurs se sont rendus compte que cela s’avérait rentable économiquement. Et cette pratique s’est démocratisée avec l’augmentation de journalistes consacrés à cette activité. Les journalistes de sensation donc. D’ailleurs, le terme journaliste est parfois critiqué et remis en cause en raison de la diversité des auteurs de la plupart des articles.

 

Une du journal l’Express

Journaliste : un métier pérenne ?

Il est encore plus difficile aujourd’hui de devenir un journaliste reconnu. Dans les années précédentes, l’obtention de la carte de presse n’était pas non plus une tâche aisée. Il fallait passer par tout un processus en envoyant à la commission de nombreux justificatifs (fiches de paie, justificatifs des articles écrits, etc…). Dorénavant, la carte n’est réservée qu’aux personnes qui produisent du contenu qui ne choque pas les internautes. Dans mon cas, malgré le fait que je ne crée que des articles de sujets dits « sérieux », j’ai eu pas mal de difficultés à l’obtenir. Mes revenus n’étant pas suffisants pour justifier de mon train de vie. Et puis je ne vais pas vous mentir : des milliers d’autres personnes font la même chose que moi, le style et la classe en moins bien sûr (c’est mon blog alors non, je ne suis pas objective) ! Il est donc difficile de se démarquer parmi les autres mais ça, ce n’est pas nouveau. Le problème c’est que tout le monde peut maintenant poster son contenu et gagner des revenus, même minimes. Alors il y a ceux qui ont le statut de journalistes de sensation et qui écrivent de vrais articles, comme moi, et ceux qui modèrent les articles, comme ma pote Manon qui est modératrice de contenus. Son rôle est de corriger l’ensemble des articles ou autres (vidéos, photos) qu’elle reçoit sur certains sites. Actuellement, elle travaille pour deux sites de news tandis que moi, je travaille pour le compte d’Actufrench.  Sur Actufrench, je traite l’actualité de manière objective et ludique. J’emploie des adjectifs comme « incroyable », « merveilleux », « impressionnant » ou encore « spectaculaire » à tous bout de champ. Les superlatifs et les impératifs sont aussi de la partie. L’ère de l’information neutre et terne est terminée, place aux informations personnalisées qui s’adressent directement aux lecteurs. Et dire qu’il y a 15 ans de cela, une journaliste a été virée car elle ne voulait pas écrire un article sensationnaliste.

Aujourd’hui, le temps est au divertissement et à l’actualité légère, même si elle est sérieuse (que ce soit pour les faits divers que pour les actualités politiques ou autres). Bien sûr, tout mon travail se déroule sur Internet. Les internautes sont bien plus rentables économiquement, même si les journaux de presse écrite ne sont pas en reste.

 

Getty Images

La presse papier résiste malgré tout 

Oui, les nouvelles technologies ne cessent de croître (casques de réalité olfactifs et gustatifs, smartphones multi-usage, …). On pourrait donc penser qu’avec ces mêmes technologies, la presse écrite n’était vouée à aucun avenir. Cependant, après avoir subi un léger déclin, les journaux papiers ont encore de beaux jours devant eux. En effet, même si les journaux sous format papier ont diminué, ils ne restent pas moins présents dans l’univers médiatique. Le parcours est quasiment semblable à celui du livre. Dans les années 2000 – 2010, on craignait que les livres au format papier ne disparaissent au profit des supports numériques. Les autres liseuses et tablettes ont pris le pas et ont connu un essor spectaculaire chez les CSP. Pourtant, au cours de ces dernières années, les livres papiers ont connu un regain de vente dans la population et sont de nouveaux devenus populaires. Assez pour retrouver leur gloire d’antan ? Non. Mais suffisamment pour penser à l’adaptation des contenus produits sur le web en format écrit.

 

 

Comme l’a si bien dit l’un de nos professeurs, être journaliste de sensation est un métier qui peut s’avérer ingrat. La distinction entre les journalistes de faits et les journalistes de sensation a débuté à l’ère d’Internet. La diffusion à large échelle de l’information et par n’importe quel individu a sûrement grandement favorisé cette pratique. Les circonstances économiques et sociales ont fait évoluer le journalisme. L’appât du gain a probablement aussi joué un rôle majeur : obtenir toujours plus de clics sur les contenus publiés sur son site pour avoir plus de popularité et ce grâce aux publicités et aux titres accrocheurs. Les titres « putassiers » poussent les personnes à cliquer pour en savoir plus. Pourquoi ? Tout d’abord parce que l’homme est un être curieux de nature. Il veut tout savoir, tout voir, même si cela est dérangeant. Ensuite parce que personne ne veut voir les actualités présentées sous une forme dramatique mais sous un aspect ludique et compréhensible.

 

En ce qui me concerne, j’aime ce que je fais. Certaines personnes trouvent mon travail immoral, voire irrespectueux. C’est leur choix !  Mais tout n’est pas noir. En écrivant des articles sensationnalistes j’effectue un véritable travail de journaliste. Je vais à la source de l’information et je vérifie mes sources, comme une journaliste lambda. Mon métier n’a rien de dégradant. Il va juste dans la logique des choix de la société, comme l’avait presque prédit la série Black Mirror : satisfaire le peuple en lui offrant du divertissement et du voyeurisme en plus.

Merci d’avoir lu mon récit qui est un peu plus long que d’habitude. Je vous dis à très vite pour une nouvelle chronique ! Et n’oubliez pas : l’information est partout !

 

Commentaire (0)
Voir d’autres articles

Bibliographie et webographie

 

Articles universitaires

Goasdoué Guillaume, « Pratiques et normes journalistiques à l’ère numérique. Ce que les logiques d’écriture enseignent », Politiques de communication, 2015/2 (N° 5), p. 153-176.

URL : http://www.cairn.info.faraway.u-paris10.fr/revue-politiques-de-communication-2015-2-page-153.htm

Auverlot Daniel, « Le numérique dans le quotidien de la classe : des évolutions profondes, des conséquences encore trop peu perçues », Administration & Éducation, 2015/2 (N° 146), p. 85-90.

URL : http://www.cairn.info.faraway.u-paris10.fr/revue-administration-et-education-2015-2-page-85.htm

 

Articles en ligne

Editorial: Clickbait a scourge of digital news era

https://mg.co.za/article/2017-04-21-00-editorial-clickbait-a-scourge-of-digital-news-erahttps://mg.co.za/article/2017-04-21-00-editorial-clickbait-a-scourge-of-digital-news-era

Mark Zuckerberg: Facebook Will Tackle Fake News As It Did Click Bait

http://fortune.com/2017/04/12/facebook-mark-zuckerberg-fake-news/

Why Are Upworthy Headlines Suddenly Everywhere?

https://www.theatlantic.com/technology/archive/2013/12/why-are-upworthy-headlines-suddenly-everywhere/282048/

Ces sites d’ «infotainment» ont réussi à tisser leur toile

http://www.20minutes.fr/web/1465247-20141021-sites-infotainment-reussi-tisser-toile

BuzzFeed : «En France, les articles sur les chats ne marchent pas»

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2014/10/17/32001-20141017ARTFIG00331-buzzfeed-en-france-les-articles-sur-les-chats-ne-marchent-pas.php

BuzzFeed écrit l’avenir de la presse

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/02/25/buzzfeed-ecrit-l-avenir-de-la-presse_1838207_3234.html

Nouvelles règles de grammaire : on y perd son latin !

www.leparisien.fr/societe/grammaire-on-y-perd-son-latin-07-01-2017-6536055.php

EgyptAir : une journaliste virée pour avoir refusé de faire un article «de sensation»

http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/egyptair-une-journaliste-viree-pour-avoir-refuse-de-faire-un-article-de-sensation-_f3516184-1f32-11e6-8641-16aab160f32f/

Vaqso VR, l’appareil olfactif qui veut vous faire sentir la réalité virtuelle

http://www.numerama.com/tech/226959-vaqso-vr-lappareil-olfactif-qui-veut-vous-faire-sentir-la-realite-virtuelle.html

 

Site officiel

Comment obtenir la carte de presse

https://www.service-public.fr/professionnels-entreprises/vosdroits/F22389

 

Laisser un commentaire