Distribution déportée, contenus déracinés : Facebook a remplacé les éditeurs de presse

2030 – La lecture d’informations d’actualité s’est peu à peu déplacée des sites d’information vers des plateformes tierces, de l’ordinateur vers le mobile. Les contenus sont désormais déracinés de leur source de conception et Facebook et Google ont remplacé les médias tels que nous les connaissions il y a 15 ans. Progressivement, ils sont devenus des canaux de diffusion, jusqu’à se transformer en médias à part entière.
 
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En 2015, les acteurs de la presse vivaient encore dans une relation d’interdépendance avec Google et Facebook. Les éditeurs produisaient le contenu que le réseau social et le moteur de recherche suggéraient à leurs audiences, les redirigeant vers les sites internet des médias à l’origine du contenu.

Véritables carrefours d’audience, Facebook et Google n’ont jamais produit de contenus par eux-mêmes. Ils ont toujours tiré leurs valeurs de ce que d’autres fournissaient. Cette logique n’a pas changé, mais les cartes ont été redistribuées. En lançant respectivement Instant Articles et AMP, Facebook et Google ont arrêté d’apporter de l’audience aux sites internet des éditeurs de presse.
Les Instant Articles de Facebook, tout comme les articles au format Google AMP permettent au contenu mobile de s’afficher instantanément et donc un visionnage sans délai. Avec ces deux formats, et à la différence des liens traditionnels qui menaient vers des articles hébergés sur le site du média, lorsqu’un contenu est consulté depuis les résultats de recherche Google ou via Facebook, le lecteur n’est plus redirigé vers le site d’où provient l’information. La lecture s’effectue directement sur le domaine Google pour les contenus AMP, et sur Facebook pour les Instant Articles.

 

Facebook m’a tuer

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Couverture du livre « Facebook m’a tuer » par Thomas ZUBER et Alexandre DES ISNARDS

Les contenus d’information d’actualité se sont centralisés sur Google et Facebook : plus besoin de les quitter pour lire l’article d’un média. Et avec leurs milliards de données, et leurs algorithmes de tri, ils ont retenu l’audience en leur délivrant de l’information ultra individualisée. Comme il le rêvait, Facebook a pu « bâtir le parfait journal personnalisé de tout le monde »1 en affichant dans les fils d’actualité de ses utilisateurs des informations sélectionnées selon leurs intérêts.

Peu à peu, les gens ont fini par consommer l’information quasi exclusivement sur ces deux plateformes ; et perdus le réflexe de se rendre sur les pages d’accueil de leurs sites d’actualité préférés.

Alors les acteurs des médias n’ont plus étaient en concurrence les uns les autres, mais avec ces agrégateurs de contenu qu’étaient Google et Facebook. Ces derniers ont pris le contrôle de la distribution de l’information. Les sites d’information ont dépéri et les éditeurs de presse classiques ont été forcés de se ranger. Le Monde, Libération ou encore Le Parisien, possèdent encore une version papier, mais plus de site web. L’audience y était devenue trop faible. Certains irréductibles possèdent encore leur propre site, mais tous utilisent en parallèle ces services d’hébergement de contenus éditoriaux. Dans la mesure où plus l’audience est élevée, plus la publicité se vend chère, il faut bien aller là où les lecteurs se trouvent pour se rémunérer.

En 2015, Facebook comptait 1,65 milliard d’utilisateurs actifs dans le monde, qui postaient, partageaient ou réagissaient à du contenu à raison d’une fois par mois minimum, dont 30 millions en France.2 Quinze ans plus tard, nous sommes 2,3 milliards à travers la planète à utiliser Facebook, dont 39 millions de Français.

2015, c’est aussi l’année où le monde comptait pour la première fois plus de mobinautes que d’internautes. Dans l’hexagone, ils étaient à l’époque 31 millions, dont 80 % à se connecter sur Facebook depuis un appareil mobile.3 Ils sont à présent 42 millions.

Cette effervescence autour du mobile n’est pas sans influence sur les contenus produits.

 

La production et distribution d’informations reconfigurées

Je travaille au sein d’une agence de création de contenus textuels et vidéos, un nouveau type de structure qui a émergé il y a 10 ans. Je suis une espèce de journaliste-rédactrice web cueilleuse d’images, mais ne travaille pas pour un titre de presse ou pure player spécifique : mes contenus n’ont pas d’étiquettes apposées et la rédaction au sein de laquelle j’officie ne possède pas de site d’information dédié. Mon médium se nomme Facebook. Je produis du contenu dont la vocation n’est autre que d’être publié sur le réseau social.

Mon agence fait partie des pionnères : elle est l’une des premières à avoir pris le parti de la Facebookisation de l’information. Puisque l’autonomie des médias qui produisaient et signaient des contenus d’information devenait menacée, ces agences ont décidé d’utiliser le réseau social de Mark Zuckerberg pour être lus, vus et monétiser leurs contenus directement sur la plateforme.

En quinze ans, les membres de Facebook ont tant passé de temps sur le réseau social à écouter de la musique, regarder des vidéos et bien sûr lire l’actualité, que les annonceurs, eux aussi, ont préféré y concentrer leurs publicités. C’est grâce à ces dernières que notre agence capitalise les contenus que nous produisons. Certes, nos articles et vidéos sont directement intégrés à Facebook, mais les revenus publicitaires générés nous reviennent en intégralité. De la bannière au rich media, nous avons la possibilité de choisir plusieurs types de formats d’annonces pour nos contenus.

D’un point de vue formel, nous n’avons pas une grande marge de manoeuvre sur les contenus que nous produisons. Nativement, ces applications les mettent automatiquement en forme en les adaptant à l’environnement, pour une expérience utilisateur éprouvée. Notre créneau éditorial ? Du journalisme immersif et instantané lié à l’accélération du rythme de l’information. Nos contenus sont destinés à une génération de jeunes mobiles qui s’intéressent au monde.

Crédit : Kapak Görseli

Crédit : Kapak Görseli

En général, le Facebook native attend qu’une information lui soit directement suggérée dans son fil d’actualité pour la consulter. Désormais, ses notifications aux utilisateurs ne se limitent plus à un rappel de date d’anniversaire, à un commentaire ou à un tag sur une photo. Avec l’application Notify, les utilisateurs de Facebook sont systématiquement alertés des informations qui les intéressent. À chaque fois qu’un nouveau contenu est produit sur le sujet d’actualité auquel ils se sont abonnés, ils reçoivent une notification. Quant à la géolocalisation et aux données personnelles de leur profil (lieu d’études et de résidence, âge, etc.), elles leurs permettent de recevoir automatiquement une notification sur l’actualité locale. Par exemple, dès qu’un évènement se déroule dans un périmètre qui le concerne, l’utilisateur est prévenu.

Par ailleurs, lorsqu’il se connecte, l’utilisateur voit s’afficher, en haut de son fil d’actualité, une sélection des « sujets du moment » : à savoir les sujets les plus populaires, les plus commentés et partagés. L’algorithme Facebook analyse en permanence les données et prends en compte les interactions avec un élément pour le faire apparaître dans le fil d’actualité d’un utilisateur. Ainsi, plus un article article suscite de l’engagement, plus le nombre d’utilisateurs susceptible de le voir apparaître en tête de son news feed est grand. S’ils veulent être visibles dans un maximum de fil d’actualité, les producteurs de contenu doivent donc s’adapter.

 

Ecriture & vidéo : le live à l’honneur

Afin d’obtenir un maximum d’interaction, nous utilisons depuis l’année dernière un nouvel outil proposé par Facebook : l’écriture en direct. Avec lui, on peut dire que je travaille dans le jus. Tous nos articles sont rédigés et consultables en temps réel par nos lecteurs qui voient la souris du rédacteur se déplacer sur l’écran, les phrases se former au fur et à mesure. Pour cela, nous utilisons une application d’incubation qu’il est possible d’installer directement dans les Instant Articles Facebook. Pendant toute la durée de rédaction d’un article, les lecteurs assistent donc à sa conception, découvrent les informations en temps réel et peuvent réagirent à celles-ci grâce à une colonne latérale.

Capture d'écran du site pckwck. Crédit : L'Obs

Capture d’écran du site pckwck. Crédit : L’Obs

À mon rôle de rédactrice live s’ajoute ainsi une tâche de modération. En effet, lorsque les gens ont la possibilité de s’exprimer en direct derrière leurs écrans, ils possèdent la fâcheuse tendances de laisser des commentaires peu reluisants. Toutefois, la course aux commentaires implique que je ne dois modérer que ceux qui posent un réel problème vis-à-vis de la loi. En plus du nombre d’interactions, le nombre de vues, de scrolles et temps passé sur la page sont également comptabilisés. Et plus ces chiffres sont élevés, plus nos articles auront de chances de se retrouver dans les suggestions d’articles Facebook.

Écrire en direct est également un avantage pour la monétisation de nos contenus. En effet, lorsque les internautes restent sur la page à observer le processus de rédaction, ils passent du temps sur l’article, les soumettant plus longtemps aux annonceurs ravis de pouvoir exposer leurs publicités sur une période étendue. Le vieil adage n’a pas changé : en 2030, nous vendons toujours du temps de cerveau disponible.

Une fois terminé, l’article est verrouillé et reste à disposition des lecteurs dans sa forme définitive.

À l’instar de nos contenus éditoriaux, nos enquêtes vidéos sont bien évidemment réalisées en direct. À ce titre, Facebook propose un service de livestreaming sur sa plateforme, et a largement écrasé Periscope, précurseur il y a 15 ans. Avec tout mon matériel dédié au mobile – pied, stabilisateur d’image, objectif et micro pour la prise de son – je diffuse en direct des vidéos immersives de qualité.

Des hologrammes manifestent en Espagne. Crédit : E/B/L'Obs

Des hologrammes manifestent en Espagne. Crédit : E/B/L’Obs

Le contenu vidéo que je stream garde des codes professionnels tels que nous les connaissions en termes de cadrages par exemple, mais se fait sous le coup de l’improvisation. L’imprévu, ça paye : exaspérés par les ficelles de la communication qui ont été largement révélées, les gens se sont lassés des montages. Ils n’ont que trop compris que tout était bidouillé. Ce que veut l’audience dorénavant ? De l’authenticité et de la spontanéité.

D’ailleurs, cet après-midi, je pars en reportage. Sur le terrain, je vais filmer en direct une manifestation et interviewer les contestataires. Un attroupement un peu spécial toutefois, puisque la grande tendance en ce moment consiste à envoyer un hologramme manifester à sa place. En 2030, les conditions légales du droit de grève sont en effet en discussion à l’assemblée. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

 


1 MADELEINE Nicolas, « Facebook veut faire le parfait journal personnalisé de tout le monde », Les Echos [en ligne], 24 novembre 2014. Disponible sur : http://www.lesechos.fr/24/11/2014/lesechos.fr/0203963002770_facebook-veut-faire—le-parfait-journal-personnalise-de-tout-le-monde–.htm

2 FREDOUELLE Aude, « Nombre d’utilisateurs de Facebook dans le monde », Journal du net [en ligne], 31 mars 2016. Disponible sur : http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/1125265-nombre-d-utilisateurs-de-facebook-dans-le-monde/

3 PAIRO Alice, « 2016, l’an 1 du mobile first : 3 pistes pour en profiter », Meta media [en ligne], 8 novembre 2015. Disponible sur : http://meta-media.fr/2015/11/08/2016-lan-1-du-mobile-first-3-pistes-pour-en-profiter.html


Bibliographie/Webographie

 

ANTHEAUME Alice, « Que change le nouveau Facebook au journalisme ? », Slate, 1 octobre 2011. Disponible sur : http://blog.slate.fr/labo-journalisme-sciences-po/2011/10/01/que-change-le-nouveau-facebook-au-journalisme/

BECQUET Nicolas, « Plaidoyer pour le journalisme mobile », Meta media, 9 décembre 2015. Disponible sur : http://meta-media.fr/2015/12/09/plaidoyer-pour-le-journalisme-mobile.html

BRUNET Elena, « Privés de manif’, ces espagnols défilent… en hologramme », L’obs [en ligne], 11 avril 2015. Disponible sur : http://tempsreel.nouvelobs.com/video/20150411.OBS6946/les-hologrammes-ont-ils-une-conscience-politique.html

CLEVE Virginie, « Google AMP & Facebook Instant Articles vont-ils faire disparaître les sites web ? », Cafe Numérique, 6 juin 2016. Disponible sur : http://www.cafe-numerique.com/marketing-produit/nouveaux-enjeux-de-distribution-de-contenu-751

FASKIL, « Facebook live : le nouveau visage du journalisme ? », Geek zone, 1 août 2015. Disponible sur : http://forum.geekzone.fr/t/facebook-live-le-nouveau-visage-du-journalisme/56378

SCHMELCK Clara, « Facebook, la fin de la presse en ligne ? », Meta media, 23 janvier 2016. Disponible sur : http://meta-media.fr/2016/01/23/facebook-la-fin-de-la-presse-en-ligne.html

SCHMITT Amandine, « Il écrit un livre en direct sur le web. Et bien sûr, les internautes s’en mêlent », L’obs [en ligne], 16 octobre 2015. Disponible sur : http://tempsreel.nouvelobs.com/les-internets/20151016.OBS7776/il-ecrit-un-livre-en-direct-sur-le-web-et-bien-sur-les-internautes-s-en-melent.html

SMYRNAIOS Nikos et REBILLARD Franck, « L’actualité selon Google. L’emprise du principal moteur de recherche sur l’information en ligne ». Communication & langages, Volume 2009, Numéro 160, juin 2009, pp. 95-109. Disponible sur : http://www.necplus.eu/action/displayAbstract?fromPage=online&aid=2425612

TURCAN Marie, « Instant Articles de Facebook et les médias : le casse-tête de la mesure de l’audience », Les Inrocks [en ligne], 10 décembre 2015. Disponible sur : http://www.lesinrocks.com/2015/12/10/actualite/instant-articles-de-facebook-et-les-medias-le-casse-tete-du-decompte-de-laudience-11792773/

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