« J’aurai voulu être critique »

Lorsque j’étais enfant, j’ai été bercé par le monde intellectuel et artistique de mes parents. J’avais alors un rêve : devenir critique de cinéma. Ma génération Z a dû s’adapter au développement des nouvelles technologies pour réinventer des métiers qui semblaient condamnés.

 


« Je suis une digital native »

Je suis une digital native, issue de ce que l’on appelle la « nouvelle génération silencieuse » ou tout simplement les « Z ». J’ai grandi dans une famille bourgeoise intellectuelle des beaux quartiers parisiens. Mes parents et leurs amis sont tous issus des milieux littéraires : écrivains, journalistes, critiques… Les dîners ponctués de longs échanges philosophiques et de débats culturels ont toujours rythmé ma vie. C’est tout naturellement que je suis tombée dans l’univers des livres dès que j’ai su lire. En grandissant, j’ai pu me joindre à ces conversations et défendre mes propres idées. Je suis rentrée à l’université avec une idée précise : devenir critique. Si la littérature a baigné mon éducation, je me suis davantage dirigée vers le cinéma. Les outils numériques étant mis à ma disposition depuis que je suis enfant, j’ai délaissé les pages poussiéreuses (sans pour autant les dénigrer) pour m’orienter vers les liseuses et autres tablettes. J’ai abandonné sans regret les fauteuils inconfortables d’une salle de cinéma pour regarder et télécharger (peu souvent légalement) des films sous ma couette.

À mon entrée dans le cycle supérieur, j’ai réalisé que mes ambitions allaient rapidement devoir être revues à la baisse : les critiques cinéma (art ou littéraire), n’existent quasiment plus désormais. J’avais grandi dans un contexte social et familial qui m’avait reflété une réalité qui se meurt à petit feu. Les quelques rares critiques qui font de la résistance sont « des vieux de la vieille », reconnus comme des têtes pensantes issues des écoles privées les plus prestigieuses et dont la plume est appréciée au niveau national. Ceux-là même se battent pour conserver les vestiges d’un temps qui semble perdu depuis longtemps. Dans la capitale, il ne reste plus que quelques salles de cinéma qui survivent grâce à ces résistants. Ma génération n’y va plus depuis longtemps et ces lieux sociaux font faillite les uns après les autres.

Lorsque j’ai commencé les cours, cette réalité m’a frappé de plein fouet. Les cours où nous élaborions des algorithmes, pensons aux applications de demain, aux supports du futur, sont davantage présents que les matières plus spirituelles et culturelles. Je suis partie à la recherche du doyen de l’université et j’ai trouvé un vieil homme qui semblait plus vieux que les bâtiments. Je ne pouvais assurément pas reformater les enseignements que je recevais mais je devais me transformer en puits de science et de culture pour percer. Cet homme pouvait assurément m’aider dans cette tâche et, lorsque je lui ai exposé mon projet, il a affiché un sourire triste, comme s’il avait trop longtemps attendu qu’un étudiant lui fasse cette demande.

Pendant tout mon parcours universitaire, je faisais des extras avec le doyen après les cours. Il me montrait des vieux films en noir et blanc (je n’en avais jamais vu), m’expliquait les courants et les tendances du cinéma, les icônes que je n’ai pas connues, les symboles, les aléas des métiers, ceux qui ont disparu et ceux qui sont apparus. Le doyen y ajoutait des touches d’art pictural, de littérature ou de politique, m’expliquant que tout est plus ou moins lié dans une société. Grâce à lui, j’ai brillamment obtenu mon diplôme en étant major de promotion. J’ai enchaîné sur une thèse financée : je ne voulais pas devenir professeur universitaire mais être une fine lame dans mon futur métier et exceller face à mes futurs et rares concurrents.

À la fin de ma thèse, j’ai cherché du travail pendant des mois, sans succès. J’ai obtenu quelques petits contrats dans des vieux journaux qui subsistaient encore sur internet mais aucune embauche réelle ne venait ensoleiller mon avenir. Je contactai régulièrement mes anciens camarades de classe pour connaître l’avancée dans leur carrière professionnelle. Nous étions plusieurs à être déçus du manque de travail sur le marché de l’emploi ou du poste que nous avions décroché. Beaucoup s’étaient réorientés, à mon triste constat. Le bilan a été le même pour nous tous. Un seul mot d’ordre semble régner pour ma génération « polyvalence sinon rien ». Aujourd’hui, nous ne pouvons apparemment plus être de simples spécialistes cantonnés dans une seule activité. 

Un jour, j’ai organisé une sorte de réunion avec ces anciens élèves qui partageaient le même désarroi que moi. Nous étions quelques irréductibles à vouloir vivre grâce à notre plume : les écrivains en herbe se battaient contre un nombre de concurrents démentiel, les critiques ne trouvaient pas de travail, les journalistes étaient davantage community manager. Le tableau n’était pas glorieux et nous nous battions pour survivre. Après quelques verres d’alcool et d’échanges pessimistes, nous avons eu la meilleure idée de notre vie. En unissant nos forces et nos qualités professionnelles respectives, nous pouvions parvenir à quelque chose de concret qui profiterait à tous. Certains étaient particulièrement à l’aise avec les algorithmes, le code et les nouvelles technologies, d’autres avaient la fibre plus artistique.

Ainsi, nous avons commencé à nous donner rendez-vous tous les samedis soirs pour échanger nos idées et trouver la bonne solution à tous nos problèmes. Au fil des mois et des nuits blanches, un projet a pris forme sous nos yeux. Nous étions six : nos talents et nos aspirations respectifs trouvaient leur place. Après trois mois de travail, nous avions un prototype qui, si les banques nous suivaient, pouvait aboutir à ce qui allait sauver nos vies professionnelles. Mes anciens camarades et moi-même avons pris un rendez-vous avec plusieurs banques pour exposer notre projet et obtenir un financement. Après maintes batailles, nous avons enfin réussi.

« J’ai tué un métier pour le faire évoluer »

 

Aujourd’hui, ce projet est devenu notre start-up dans laquelle nous sommes tous les six fondateurs et salariés. Nous avons mis au point une application (évidemment compatibles sur tous les supports avec tous les systèmes d’exploitation) qui a, à la fois tué et redonné vie au métier de critique. Entièrement basée sur des algorithmes que nous avons mis au point, l’utilisateur choisit le genre de l’art (cinéma, littérature, peinture, jeux vidéo etc.) et il renseigne ce qu’il aime, et notre application l’oriente vers les produits correspondants à ses critères. Nous lui conseillons des films, des jeux, des peintures (ou des musées), des pièces de théâtre qui sont en corrélation avec ses goûts et ses envies. Sur chacun d’entre eux, nous avons attribué une note (d’une échelle d’un à cinq), qui suggère une autre oeuvre semblable. Finalement, aucun de nous n’est réellement critique culturel ou artistique. Notre métier repose sur nos connaissances personnelles mais avant tout, sur le fait de comprendre et d’anticiper les envies et les goûts de nos utilisateurs. Ils ne sont jamais déçus s’ils restent campés aux genres qu’ils apprécient. Néanmoins, l’option « découverte » leur permet de sortir hors des sentiers battus et de littéralement découvrir une œuvre qu’ils peuvent apprécier mais à laquelle ils n’auraient jamais pensé. Après cette expérience inédite, notre application lui demande d’évaluer cette découverte : cela nous permet de peaufiner notre algorithme.

Parallèlement, chaque œuvre contient un travail journalistique que nous avons effectué en amont : critique, histoire de création, du producteur, du peintre, des acteurs etc. Plutôt que de cantonner des métiers qui risquaient de disparaître les uns après les autres, nous avons choisi d’étendre leurs frontières, de les mélanger entre eux et de les adapter aux nouvelles technologies dont nous disposons.

Nous allons même encore plus loin, même si, initialement, ce n’était pas notre volonté première. Nous avons remplacé les scénaristes du cinéma. Dans les années 2016, l’une des intelligences artificielles qui a été développé à l’époque « Benjamin », avait écrit le tout premier synopsis de film. Si l’histoire du court-métrage baptisé « Sunspring » n’avait pas beaucoup de sens, les chercheurs ont continué sur la voie. Nous avons repris l’idée initiale et, pour les professionnels du cinéma qui utilisent notre application, elle génère des propositions de synopsis de bases, en fonction du genre de film qu’ils souhaitent réaliser. L’algorithme utilisé permet de s’inspirer du meilleur du cinéma de ces deux ou trois derniers siècles afin de « pré-macher » le travail du scénario. Plusieurs films sont sortis, issus de nos propositions et nous avons gagné un pourcentage sur sa commercialisation.

 

Nous n’avons plus besoin de taper sur un clavier depuis longtemps. Là où les logiciels de traitement de texte automatiques avaient fait leurs premiers pas à l’aide de micros, de nouvelles technologies se sont ajoutées à notre quotidien. Nous sommes désormais tous équipés d’une puce collée sur le côté de notre crâne, là où, au temps de mes parents, des montures de lunettes se posaient. De la taille d’un ongle, ce mini-processeur fait office de téléphone, d’ordinateur ou encore d’appareil photo. Il peut projeter un écran interactif sur toutes les surfaces planes : main, mur, table, miroir etc. L’écran, au sens matériel, n’existe plus depuis de nombreuses années pour nous. En relation direct par ondes avec notre cerveau, nous n’avons plus qu’à « parler dans notre tête », à penser nos mots, pour qu’ils s’inscrivent automatiquement sur la surface que nous avons choisie. Mes parents, peu réceptifs aux nouvelles technologies, me parlent souvent d’une autre époque où il fallait chercher un bout de papier, un carnet divers, pour noter les idées avant qu’elles ne s’échappent. Je ne peux pas être nostalgique d’un temps où les arbres étaient abattus pour un support éphémère.

Les amis de mes parents eux, nous accusent d’avoir tué leurs métiers, je reste persuadée de les avoir métamorphosés pour leur offrir un avenir. De plus, je sais que certains d’entre eux possèdent mon application et qu’ils la consultent plus souvent qu’ils ne veulent l’admettre. J’ai eu des retours positifs sur la qualité de notre travail. Nous opérons bientôt une grande vague de recrutement, des puits de culture comme nous, qui étofferont notre base de données artistique et culturelle.


Sources :

Sites web :

Sites professionnels :

 Articles de presse :

Emissions de radio :

  • RadioFrance : « Curation, recommandation, prescription : quel futur pour la critique culturelle ? » Frédéric Martel

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