La réalité virtuelle au service du journalisme

La digitalisation de la société a eu de nombreuses répercussions sur les procédés de partage de l’information, ainsi que la chute de la presse papier.  Cette dernière était autrefois centralisée avec un flux partant des médias vers une audience. Aujourd’hui, la mécanique est différente. L’information est diffusée en continu et elle émane de tous et est à destinations de tous. Dans ce contexte, les mutations du genre sont multiples et certaines ont dores et déjà commencé. Elles me serviront de point de départ pour cet article.

@mobileministryforum

 

11h12. Je quitte mon domicile. Le grand jour est arrivé. Aujourd’hui je m’envole pour les Maldives. Cela fait une dizaine d’années que ces îles sont en pleine perdition. Bientôt, elles disparaîtront totalement de la surface de la planète à cause de la montée des eaux. 80% des 1 200 îles que compte l’archipel ne sont qu’à un mètre d’altitude au-dessus de la mer.

Si la majorité de ces îles paradisiaques sont inhabitées, elles comptabilisent tout de même une population totale 350.000 habitants. Les maldiviens se préparent à quitter leurs terres pour ainsi devenir le premier peuple de réfugiés climatiques. Le phénomène est tel, que le gouvernement a récemment commencé à acheter des morceaux de territoire à des pays voisins, comme l’Inde, pour reloger son peuple. Un véritable Monopoly grandeur nature avec un retour à la case départ bien moins avantageux.

@Yann-ArthusBertrand

Je vais y rester quelques mois pour les besoins d’un tournage. Je prépare depuis l’an dernier un reportage sur les dégâts du réchauffement climatique sur l’archipel. J’échange depuis quelques temps avec une maldivienne, Mauna. Elle a mon âge, 37 ans. Elle m’hébergera pendant mon séjour. J’ai choisi de vivre en immersion avec ces habitants pour mieux comprendre leur état d’esprit, leurs craintes et leurs revendications quant au plan de relogement. Autant d’aspect que j’ai l’espoir de transmettre dans mon reportage.

14h08. Ma montre m’annonce les dernières news de la journée. Je grignote ces dernières informations dans la salle d’embarquement avant de sauvegarder deux, trois articles triés sur le volet, que je réserve pour ce long vol de 7 heures. Le problème avec ces alertes news, c’est qu’elles sont émises par des robots-journalistes. Si cela permet une réelle flexibilité et réactivité de l’information, sa qualité n’est optimale. Bien-sûr, nous avons fait du chemin depuis le premier robot-journaliste. Les papiers de ces machines sont, il faut le reconnaître, d’une syntaxe irréprochable et elles sont capables d’énoncer une suite d’information selon un développement logique. Elles font appel à la temporalité des événements mais aussi à la littérature à l’aide d’un algorithme très avancé.  Enfin, les sociétés qui recrutent ces robots ont investi dans des technologies qui assurent la rentabilité de l’information. Dans la pratique, elles analysent les mots clés tapés par les internautes dans le but de produire un réferencement personnalisé. Les tendances sont déterminées pour une maximisation de l’audience. Ces articles sont publiés sur des fermes de contenus. Ces sites ne bénéficient pas de ligne éditoriale, ce sont simplement des stocks d’articles de basse qualité, c’est la quantité qui est privilégiée. C’est de cette manière que l’information est progressivement devenu un produit de consommation. La finalité est bien de générer des revenus publicitaires et non plus de diffuser des nouvelles. Un retournement de situation qui n’est pas toujours perçue par le lecteur qui se retrouve dupé par ces nouvelles formes d’intelligence.

C’est là le coeur du malaise informationnel dans lequel a été plongé la société ces dernières années. Pour mes confrères et moi-même, l’enjeux est de fournir des articles pertinents, en rupture avec ce que propose l’automate. Même s’il est évident que cette avancée technologique facilite la recherche d’informations brutes. C’est en collaborant avec ces nouveaux outils, que le véritable journalisme bénéficie d’une plus value. Ainsi il apporte à cette matière première, son esprit critique. Des compétences propres au cerveau humain.

04h22, heure locale. Me voilà enfin aux Maldives. L’hydravion me dépose à Hulhumalé, une île située dans l’atoll Malé Nord. Elle est le résultat de l’agrandissement sur la mer d’une petite île originelle dans le cadre d’un vaste projet immobilier visant à apporter une solution à la surpopulation d’une île voisine. Mauna m’accueille chaleureusement et m’emmène chez elle. Elle vit dans une maison plutôt coquette. Elle m’explique alors qu’elle espère que mon projet aidera la population mondiale à prendre conscience des enjeux climatiques.

Elle m’avoue que le gouvernement des Maldives se lance depuis quelques années dans la course au développement durable.  Aussi bien pour des enjeux économique qu’environnementaux. Depuis l’obtention des nouvelles indemnités CO2 (compensation des dommages qui seraient occasionnés par les conséquences du réchauffement climatique mondial découlant du CO2), il met en place de nombreuses initiatives visant à retarder l’exode des maldiviens et peut-être même réussir à créer sur le long terme la première république sous-marine. Des constructions ont déjà vu le jour comme la première boîte de nuit sous-marine du monde ou encore l’hôtel sous-marin, le Hilton Maldives Underwater. Autant de projets mis à l’abri de la submersion qui tendent à anticiper l’immersion progressive de l’ensemble des structures hôtelières du pays, et peut-être même plus tard des administrations et habitations. Mauna m’explique que je dois me reposer parce que demain, elle compte m’emmener visiter des sites où je pourrais commencer mes prises de vues.

Hilton Maldives Underwater

11h00. Le soleil brille sur la petite île. Mon hôte, m’a préparé une journée chargée. Mauna est elle même reporter, elle sait donc l’importance qu’a la prise de vue dans ce genre de projet. J’ai avec moi mon drone professionnel qui me permettra d’obtenir des images des plus saisissantes. C’est dans ces moment là que j’admets l’utilité de la technologie. Durant, ma formation je n’ai pas eu la chance de les appréhender car la législation les interdisait encore en 2017. Aujourd’hui je sais que l’utilisation des drone est enseignée dans les écoles de journalisme au même titre que le montage vidéo ou que l’élocution radio. La réalité virtuelle a bien un intérêt, c’est celui d’intéresser les jeunes à l’information. En s’immergeant dans l’actualité, le sentiment d’empathie est amplifié. Le spectateur va se sentir davantage impliqué et touché par l’histoire qu’on lui présente, parce qu’il la voit. L’information n’est plus seulement comprise, elle est vécue, ressentie. La principale difficulté dans un reportage en réalité virtuelle est d’apporter contexte et explications. Il y a bien la possibilité d’incorporer des images d’archives pour raconter un événement passé mais l’accent est mis sur le moment que l’on capte. Un autre solution est de superposer une voix-off comme dans un documentaire.

Enfin, il y a toujours le souci de rester fidèle à la réalité de l’événement montré. Le reporter doit faire des choix artistiques dans son reportage et devient presque un producteur, un réalisateur mais il doit toujours viser le vrai. C’est aussi pour cela que je mets un point d’honneur à capturer différents points de vue et les différentes perspectives.

D’autres reporters moins scrupuleux se sont déjà fait des fortunes avec des reportages biaisés mettant l’accent sur le sensationnel. Les autorités compétentes mettent d’ailleurs tout en oeuvre pour juger de l’authenticité d’un reportage qui ne doit pas se transformer en production hollywoodienne. Une frontière qui tend à s’amincir au profit donc de la désinformation.

BIBLIOGRAPHIE 

° Articles :

Changement climatique : la submersion des Maldives de PapyJako, 2013

Ces lieux qui pourraient disparaître: les Maldives, paradis menacé de Alexandre Le Mer, 2016

Le futur du journalisme numérique de Adrian Blanco, 2015

Darwinisme numérique : le futur du journalisme de Jacques Secondi, 2013

RÉALITÉ VIRTUELLE : 5 CONSEILS À L’ATTENTION DES JOURNALISTES DU FUTUR de Jeanne Travers et Manon BricardRevues, 2016

° Revues :

Le data journalisme : entre retour du journalisme d’investigation et fétichisation de la donnée, Entretien avec Sylvain Lapoix par Samira Ouardi

I2D – Information, données & documents, Pratiques & recherches

° Blogs :

Le journalisme à l’ère numérique sur Futur.ARTE.tv 2015

La réalité virtuelle sera le média du XXIe siècle. Oui, mais quand ? sur Fred Cavazza, 2017

L’INFORMATION, LES ROBOTS AUX MANETTES sur JournalismesInfo, 2012

° Vidéos :

Project Syria Demo de USC School of Cinematic Arts, 2014

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