Développement personnel & altruisme en 2030

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Paris, 2030. Face aux tensions sociales, à la crise économique et environnementale, les pouvoirs publics favorisent de plus en plus l’innovation collaborative, les initiatives solidaires, l’accessibilité des produits, des informations, et des technologies pour tous. Parallèlement à cela, l’individualisme poursuit son chemin, dans un monde où chacun cherche à s’épanouir personnellement et parfois en se mesurant aux autres…

Vivre ensemble ?

Je travaille dans un CTD (centre de travail à distance). De plus en plus d’entreprises se sont virtualisées, cela permet aux entrepreneurs de ne pas payer de loyer, et de désengorger le réseau de transports en commun ainsi que les routes. Ces centres où viennent les salariés existent dans presque toutes les grandes villes françaises aujourd’hui. Ils permettent de ne pas travailler seul chez soi, de déjeuner avec d’autres, d’avoir accès à du matériel de qualité, de partager des idées… Ils proposent généralement salles de sports et cours de yoga. Ces centres accueillent aussi parfois des formations dont certains peuvent bénéficier gratuitement sous certaines conditions ; formations aux technologies de pointe, préparation aux entretiens d’embauche, cours de français… Cela relève d’une grande volonté de l’Etat français de développer la mixité sociale, ces dernières années. Le résultat est encore mitigé, les mesures encore un peu brouillonnes pour inciter les gens à se mélanger. La solidarité, la tolérance, le vivre-ensemble, sont des termes qui reviennent sans cesse dans les campagnes publiques. Le bénévolat s’est considérablement développé. Il arrive parfois qu’un cadre offre une journée de baby-sitting à une famille dans le besoin. D’ailleurs, la nouvelle tendance est celle du bistrot à thème ; chaque table possède une thématique et cela permet à des inconnus de sociabiliser autour de sujets choisis. Idéal pour la pause-déjeuner.

Parallèlement, l’individualisme continue son chemin, et le développement personnel explose. Certains disent que c’est paradoxal, moi je pense que pour être bien avec les autres il faut être bien avec soi. Mais je manque d’impartialité ; je travaille pour une application de développement personnel en temps réel. Il s’agit de coaching, si l’on veut.

Le coaching individuel

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Le développement selon la société Attraction Santé

Le coaching est en grande partie automatique : il s’agit de proposer une séance de relaxation et d’indiquer l’endroit paisible le plus proche lorsque le stress mesuré est élevé ; de lancer des phrases réconfortantes ou de remémorer des bons souvenirs lorsque le moral est bas ; de rappeler à la personne les objectifs qu’elle s’est fixés ; voire de l’inciter à se confronter à des situations qui vont la faire progresser en fonction de ses objectifs généraux (prendre confiance en soi, développer sa créativité, etc.). Lorsqu’une personne a rempli un objectif important, elle est encouragée à le partager sur notre plateforme : comment elle a fait, comment elle se sent, les conseils qu’elle a à donner. Même chose lorsqu’elle a des difficultés, cette fois-ci pour être soutenue et conseillée par d’autres. Nous proposons aussi des mises en contact lorsque deux profils sont proches ou que deux personnes rencontrent les mêmes problèmes.

C’est sur cette plateforme que j’interviens, en tant que médiatrice en développement personnel. Mon rôle est d’animer cette plateforme et d’y rédiger du contenu. J’envoie des messages différents selon la géolocalisation, l’humeur, le niveau de stress, les objectifs de la personne ; je lance des conversations, donne des conseils. Je suis aussi là pour répondre aux questions et critiques des clients. Il y a même parfois des changements à effectuer dans la base de données lorsque le client a l’impression que le coaching n’est pas parfaitement adapté. Je sais aussi comment m’adresser à chacun au vu de toutes ses données ; est-ce que j’utilise l’humour, la connivence, une distance professionnelle… Je suis en fait une sorte de community manager, mais ces derniers acquièrent un intitulé qui sonne plus expert lorsqu’ils travaillent sur des réseaux sociaux spécialisés.
Au départ, nous avions comme credo « Ici personne ne ment, personne ne juge, chacun est accepté comme il est » ; les informations sur les goûts et objectifs des internautes étaient publiées automatiquement sur la plateforme pour éviter les tactiques de mise en valeur comme sur les autres réseaux sociaux. Mais ça n’avait pas du tout plu, les gens veulent encore décider un minimum de ce qu’ils communiquent ou non.

Quantified-self & Objets connectés

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Infographie illustrant les avancées des objets connectés dans le domaine de la santé (Creative Commons)

Notre application est en lien avec les bracelets et montres connectées. Une majorité de la population en possède aujourd’hui pour pratiquer le quantified-self (mesure de soi). Il s’agit surtout de surveiller sa façon de s’alimenter, son taux de cholestérol, sa tension, ou son niveau d’activité physique. Les bracelets sont de plus en plus complets au niveau des informations traitées. Au vu du nombre d’applications différentes et de marques d’objets connectés, l’interopérabilité s’est généralisée. Les données captées par l’objet sont enregistrées automatiquement puis remontées vers l’éditeur de l’application choisie (voire les éditeurs des applications choisies).

Notre application peut aussi se mettre en lien avec les lentilles de réalité augmentée. Ce sont ces lentilles, par exemple, qui enregistrent les moments générant un fort taux de sérotonine pour permettre de les revivre en images via notre application dédiée. L’adoption des lentilles connectées est lente mais s’étend peu à peu. J’ai acquis les miennes très récemment, par faiblesse. J’en avais assez de voir mes collègues accéder à des informations auxquelles je n’avais pas accès. Elles permettent en effet d’obtenir des renseignements sur le parcours suivi, les bâtiments observés, certains objets, la nourriture, mais également les personnes croisées (les informations qu’elles acceptent de transmettre, ou qu’elles omettent de cacher…).

L’utilisateur peut ensuite consulter ses données sous formes de graphiques. Cela lui permet de suivre l’évolution de son humeur, de son stress, de son bien-être, et de voir la corrélation avec ses activités, ses actions, ses pratiques.

Modèle économique

Notre application est très critiquée par les psychologues. Ils lui reprochent d’abuser de la faiblesse de certains, d’influencer les personnes à grande échelle et ce sans aucune légitimité professionnelle. D’autres nous approuvent. Notamment ceux avec qui nous sommes en partenariat, il faut l’admettre. Lorsque les personnes semblent avoir de réelles difficultés personnelles, nous les dirigeons effectivement vers un professionnel. C’est la seule « publicité » intrusive que nous pratiquons. Elle a pratiquement disparu, cette publicité intrusive, ces pop-up, ces bannières et e-mailings non sollicités. Un ras-le-bol collectif, une généralisation des systèmes d’ad-block… Les marques ont compris qu’elle nuisait à leur image et manquaient d’efficacité. Aujourd’hui, la publicité sur internet doit absolument avoir un rapport avec le contenu visité et les centres d’intérêts de l’internaute, adopter les codes éditoriaux de la marque, le design et l’ergonomie du site. C’est d’ailleurs comme ça que nous fonctionnons ; la publicité n’est présente que sur notre plateforme sous forme de contenu personnalisé imbriqué sur le fil d’actualité.

L’application est gratuite le premier mois puis 2 euros par mois. Les membres qui sont actifs sur la plateforme (au-delà d’un certain taux de connexion et d’engagement) se voient même offrir l’application gratuitement. Le reste s’y rend au moins de temps en temps pour observer son évolution, et notre objectif est de l’inciter à y rester un maximum de temps. Il y a également une option premium, pour bénéficier de la plateforme sans publicité. C’est presque obligatoire aujourd’hui, de créer un service payant sans publicité. Les gens exigent de plus en plus la non-utilisation de leurs données. D’ailleurs le ton marketing a beaucoup dû évoluer ces dernières années, pour ne plus sonner marketing, justement.

Les publicités s’adaptent non seulement aux caractéristiques et profils des utilisateurs (leurs goûts, leurs loisirs, s’ils ont décidé de se mettre au sport, quels sont leurs horaires de temps libres, leurs trajets habituels), mais aussi à leur état émotionnel actuel (est-ce qu’ils vont être sensibles et réceptifs à telle chose à tel moment). Par contre, nos clients ne sont jamais sollicités par notre publicité hors de la plateforme (on ne leur envoie pas des images de publicités via leurs lentilles connectées par exemple, c’est interdit!).

Nous avons une nouvelle option pour les comptes premium ; les clients peuvent choisir que leur coaching prenne forme humaine. Plus précisément, ils définissent les traits physiques et de personnalité d’un coach, afin que chaque instruction vienne de lui. Ils peuvent même discuter avec lui par hologramme. Certains disent que le scénario de Her, le film de Spike Jonze, n’est pas loin de devenir réalité. Et c’est vrai que j’éprouve de la sympathie pour mon coach virtuel, qui devient de plus en plus réel au fur et à mesure qu’il intègre mes données.

Une société polarisée

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Panneau installé près d’Alamo Square Park à San Francisco par l’ancien employé de Facebook Ivan Cash (2015)

Ce qui pose problème également dans notre application, c’est qu’elle est principalement utilisée par des personnes situées dans la tranche aisée de la population. Ainsi, la fracture numérique est de plus en plus une fracture de confiance en soi, de bien-être, de leadership parfois. Et ça, ça va clairement contre la tendance à la solidarité, on ne peut le nier. La société est de plus en plus polarisée, faite de paradoxes. Face à l’hyper-connexion générale, il y a toujours ceux qui rejettent en masse les innovations technologiques toujours plus intrusives, posant toujours plus de problèmes d’éthique, d’autonomie, de respect de la vie privée. Se développent les espaces no-tech (sans technologie). Ce sont des espaces où toutes les puces et autres objets connectés se désactivent. Il n’y a pas de publicité, pas d’appel à l’attention. Il y aussi des espaces de méditation, no-tech ou non. Ce sont des endroits isolés du bruit et des agressions visuelles où le silence soit être respecté.
Facebook est toujours le réseau social général de référence. Mais les utilisateurs n’y mettent presque plus d’informations personnelles ; il s’agit davantage d’un réseau où on est sûr de trouver tout le monde, ce qui reste bien pratique. Les réseaux sociaux de manière générale se sont beaucoup segmentés et spécialisés ces dernières années. Le réseau Helpiz notamment, est l’un des 5 réseaux les plus utilisés. Cela rejoint le premier point que j’ai abordé ; il s’agit d’un réseau social d’entraide. Chacun y met ses compétences, ses centres d’intérêts, ses besoins. Cela fonctionne avec la géolocalisation ou non, à distance ou non. Il peut s’agir de conduire quelqu’un quelque part, de garder des enfants, d’offrir un repas, des couches, d’aider quelqu’un à préparer un entretien, à déménager, à remplir sa fiche d’impôts, à décorer son salon, à organiser un mariage ou écrire un roman. Aujourd’hui quelqu’un qui n’est pas un minimum actif sur Helpiz est facilement perçu comme égocentrique. Regarder son nombril ou regarder les autres, j’ignore si l’une de ces tendances va finir par écraser l’autre.

 


Sources : 

CÉLIA PONCELIN, Native advertising, format salvateur face à la montée des ad blockers ?, siecledigital.fr, décembre 2015, [consulté en ligne le 08/03/2016 ici]

CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés), Le corps, nouvel objet connecté, cahiers IP n°2, mai 2014  [consulté le 08/03/2016 ici]

FRED CAVAZZA, Le Quantified Self au service de la productivité individuelle et collective, http://www.fredcavazza.net/, juin 2011 [consulté en ligne le 08/03/2016 ici]

HUBERT GUILLAUD, Vers des technologies de l’empathie ?, internetactu.net, mai 2015 [consulté le 08/03/2016 ici]

STÉPHANIE VIDAL, Le self-tracking, quand les chiffres parlent, owni.fr, octobre 2010 [consulté le 08/03/2016 ici]

 

One Response to “ Développement personnel & altruisme en 2030 ”

  1. […] pas déranger. D’autres facteurs entrent en comptent via les données biométriques, telle que l’humeur de l’utilisateur, excitation, tristesse, ennui, etc. De même que la fréquence cardiaque, qui si […]

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