L’expérience muséale en E-2030

Projet de l'architecte Vincent Callebaut - programme Paris Smart City 2050 ©Vincent Callebaut© Vincent Callebaut

 

Paris – 2030.
Nous évoluons aujourd’hui dans un réseau-monde qui a fait de la récolte de données personnelles, son fer de lance. Véritable or noir de nos temps modernes, la captation de ces données est devenue essentielle, vitale. Pour offrir à l’usager un service personnalisé en toute circonstance, quoi de mieux que l’utilisation de ses propres informations ?  Tous les domaines ont été touchés par cette révolution. Du côté de la culture, les musées ont été obligés de totalement changer leur fonctionnement pour répondre aux nouveaux besoins et assurer leur survie. Le numérique a sa propre logique qui dicte les règles à suivre, qui diffèrent complètement de celles de l’exposition en salle. Comment peut-on donc virtuellement profiler le visiteur pour lui permettre ensuite de vivre une expérience muséale in situ totalement personnalisée? 

 

 

Projet de l'architecte Vincent Callebaut - programme Paris Smart City 2050 ©Vincent Callebaut

©Vincent Callebot

Je travaille depuis 3 ans dans le musée Vincent Callebaut, du  nom de son architecte. Cette merveille de technologie au design  largement inspiré du biomimétisme, est l’un des  bâtiments à énergie positive, crée dans le cadre du projet «Paris Smart City 2050 ».  L’incroyable ne s’arrête pas à son toit-potager ou à son système de filtration d’eau, il s’étend jusque dans l’activité qu’il anime en son sein. Le maitre mot de ce musée ? Créer une symbiose entre l’architecture et son environnement et plus spécifiquement, entre l’art  et ses visiteurs. Et c’est justement à ce point de contact, que j’exerce mon métier.  Je suis Médiator-Museumer. Ce nom est un peu complexe n’est-ce pas ? C’est normal, il fait partie de ces métiers hybrides, à la croisée de plusieurs professions. Mon métier est une évolution de ce qu’on appelait avant le Community Management. L’évolution des structures muséales ont poussé certain métier à évoluer. Je travaille dans cette superstructure qui abrite quatre départements, chacun consacré à un mouvement artistique particulier. Celui de l’art contemporain, dont je m’occupe, recouvre l’ensemble du  niveau 2. Cette superstructure muséale suit la tendance de centralisation amorcée par les musées il y a quelques années. Après le retrait total des subventions accordées par l’Etat en 2020, certains musées se sont réunis pour mutualiser l’ensemble de leurs biens afin de pouvoir  accéder à des moyens qu’ils ne pouvaient plus avoir seul.

 

Le point de bascule

 

Au début du 21ème siècle, les musées français se sont retrouvés contraints de se métamorphoser pour assurer leur pérennité. Écartelés entre la baisse des subventions qui leur étaient accordées et la montée incontournable du numérique, nous avons craint un temps leur dématérialisation. Néanmoins les musées restent des lieux culturels à découvrir «physiquement» et les sommes accordées à leur construction montrent bien que leur disparition n’est pas encore pour maintenant . Ils ont tout de même été contraints de modifier leurs fonctionnements et leurs dispositifs de médiation. D’un modèle vertical, très hiérarchique, les musées ont gagné en horizontalité, favorisant l’interactivité et la collaboration. Les schémas de communication traditionnels qu’utilisaient les musées,  sont devenus obsolètes.  Ces schémas se rapprochaient des caractéristiques misent en évidence par les  expériences de communication de masse dans lesquelles l’une des parties était présente et l’autre absente. De l’acte de « parler aux visiteurs » nous avons basculés vers celui de « parler avec le visiteur ». Afin d’attirer toujours plus de monde, les musées ont épousé des stratégies de communication et de marketing dignes des grandes entreprises. L’exposition autrefois placée au centre de toutes actions, est aujourd’hui relayée au second plan, derrière le visiteur, ses attentes et  ses envies.

 

Le CPV ©Centre Pompidou

Screenshot de l’interface du site du musée Georges Pompidou

Comment pouvons –nous aujourd’hui toucher de nouveaux visiteurs potentiels et leur assurer une expérience muséale in situ, riche, optimisée et personnalisée ? Le Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou  a été l’un des premiers à trouver la solution. En 2012, il lançait son projet CPV  (Centre Pompidou Virtuel). Cette interface innovante pour l’epoque, se basait sur le web sémantique et sur la création d’un continuum permettant aux internautes d’interagir  avant, pendant et après la visite. Précurseur en 2012, ce projet à depuis été perfectionné, devenant un outil indispensable pour la bonne compétitivité des musées.

En 2030, quasiment chaque musée à un cocon numérique qui vient couver et englober les lieux physiques. Avec mon équipe je m’occupe justement de l’espace art contemporain de l’Institut Virtuel du Musée Callebaut, ou IVMC. Ce continuum surplombe l’ensemble des interactions réelles ou virtuelles entre le musée et ses visiteurs. L’objectif principal est d’établir une première connexion avec le visiteur potentiel. Une fois que le lien est créé, le continuum peut librement accéder à l’ensemble des informations personnelles de l’individu. Dans un univers de web sémantique omniprésent, tous les sites sont reliés d’une manière ou d’une autre. L’internaute est donc « fiché » grâce à sa navigation et à ses différents profils virtuels. Devant ce constat glaçant, aucune inquiétude puisque le visiteur est au courant et reçoit une compensation en échange. Le musée lui assure du divertissement, l’accès à des outils de personnalisations et de l’interactivité. Bien-sûr pour se connecter  il est toujours d’actualité de créer un profil, mais de puissant algorithmes s’assure de toujours actualiser, enrichire et nettoyer si nécessaire les données mortes, ce dernier Etant donc amené à constamment s’enrichir pour devenir de plus en plus complet et précis.  D’une simple projection de l’individu le profil a pour vocation de devenir un véritable prolongement de celui-ci.

 

Quand l’expérience muséale se veut immersive

Comment évolue-t-on concrètement dans ce techno-cocon qu’offre l’IVMC ? Je peux justement prendre l’exemple de cette jeune femme qui  s’est inscrite il y a environ 5 jours. Tiphaine a 28 ans et est passionnée d’art.  Avant d’aller visiter notre exposition phare de ce début d’année consacrée aux œuvres du controversé Jeff Koons, elle décide de se connecter à l’IVMC. Si elle veut accéder aux riches contenus du techno-cocon, elle doit obligatoirement créer un profil. Elle renseigne alors des informations basiques comme ses centres d’intérêts ou la dernière exposition qu’elle est allée voir… Une fois les informations ajoutées, son compte se synchronise avec toutes les traces numériques qu’elle a pu laisser derrière elle. Elle peut enfin accéder à la mine d’informations des différents départements du musée Callebaut.  Sa navigation est instinctive et ses recherches se font à travers un nuage de mots clés. Elle voit défiler des noms d’artistes, d’œuvres, mais aussi des mots  à la signification plus opaque, l’incitant ainsi à en sélectionner  certains pour en apprendre d’avantage. Basé sur un puissant système de recherche, le continuum lui propose des contenus associés pertinents. Tiphaine a souvent vu les œuvres de Jeff Kouns dans l’Art Project de Google, mais rien ne peut remplacer le bonheur de les admirer en vrai. Avant la visite in situ prévue pour le lendemain, elle met en place une interface spécialement pour cette exposition. Elle peut y ajouter ce qu’elle veut : Interviews, Œuvres numérisées, conférences, avis de visiteurs…  De toute façon tout ce qu’elle met de côté dans cet espace,  sera retrouver le lendemain au musée.

Cloud Forest at Gardens by the Bay in Singapore

©Tang90246 – Fotolia.com

Tiphaine a réussi à entraîner son compagnon Josh pour l’accompagner à l’exposition. Ils sautent dans leur voiture connectée Tesla et partent en direction du musée.  Dès l’arrivée, ils sont impressionnés par cette immense verrière qui baigne de lumière le vaste hall d’entrée.  Tiphaine se dirige directement vers les rangées de Borne-robot afin de synchroniser son profil à la machine et

préparer sa visite. Josh n’a malheureusement pas  eu le temps de créer le sien la veille. S’il veut profiter d’une expérience muséale optimisée, il doit simplement récupérer l’application IVCM sur son Dataphone (anciennement smartphone). Avant le début de la visite, ils choisissent chacun deux e-bracelets parmi ceux placés à disposition, qu’ils installent ensuite sur leurs poignets.

 

minority-report

Screenshot du film Minority Report

Tiphaine s’approche  du célèbre « Balloon Dog »  et démarre l’écran Placé à gauche de l’oeuvre. Ce mur transparent qui la sépare de l’œuvre, Aussi épais qu’une membrane, projette un hologramme 3D de l’artiste : « Bonjour Tiphaine. Ravie de te rencontrer ». Un peu plus loin Josh est attiré par ces fabuleux écrans transparents au centre de la grande salle circulaire. L’application transmet son profil à l’écran et les e-bracelets se connectent. Simplement grâce à ses mouvements, il navigue à travers de nombreux contenus. Il découvre une sélection de vidéos qu’il chasse d’un geste de la main. Il préfère directement passer aux anecdotes méconnues de l’artiste… Il est loin le temps où la technologie du film minority report semblait totalement futuriste.

Il est normal de se demander si toute cette technologie ne vient pas isoler encore un peu plus l’individu des autres. Mais au final on réalise que c’est l’inverse, que la technologie peut apporter une faciliter dans la rencontre. A chaque fois que les e-bracelets croisent un autre visiteur, les informations sur les profils de chacun sont échangées. Une rencontre spontanée peut se faire facilement, les e-bracelets assurant la traduction si nécessaire.  Après 3 heures à arpenter les couloirs de l’exposition, Tiphaine et Josh repartent, rassasiés par toutes ces informations engrangées. Les e-bracelets portés durant l’exposition ont synchronisé l’ensemble de la visite sur leurs applications. Grace à cela ils peuvent une fois chez eux, voir et revoir leur parcours. Ils peuvent aussi partager leur visite sur l’IVCM (ainsi que les réseaux sociaux) et peuvent à leur tour devenir créateur, s’appropriant et complétant les contenus, à l’image du site participatif Wikipédia.

 

Mon métier, à la frontière de plusieurs professions.

 

©-Bits-and-Splits-Fotolia.com

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Afin d’assurer une coordination optimale dans l’ensemble de ce continuum, je travaille avec mon équipe sur plusieurs fronts.  Dans le répertoire des actions évidentes et primaires, nous effectuons bien sûr la mise à jours des contenus de l’IVMC mais aussi l’entretient des communautés sur les réseaux sociaux. Nous mettons également en place des jeux concours afin d’attirer de nouveaux visiteurs potentiels. Les choix que nous faisons ont toujours l’objectif d’amener à la naissance d’une histoire sur l’un des supports du continuum, pouvant ensuite se prolonger et se compléter avec les autres lieux. C’est en quelque sorte assurer un maillage transmédiatique afin de décloisonner le virtuel et le réel. Chaque dispositif devient donc une porte d’entrée pour atteindre l’univers du musée ou d’une exposition précise. Au-delà des premiers effets que nous apportent toutes ces actions, le but ultime est l’accès et la récolte des données personnelles des visiteurs. Objets connectés, applications, réseaux sociaux, comptes et profiles crées un peu partout… Tout est bon à prendre pour compléter toujours un peu plus le profile de chaque visiteur. Notre stock de données personnelles c’est en quelque sorte l’assurance d’apporter un service fonctionnelle et complet, permettant aux futurs visiteurs et utilisateurs de l’IVMC de se sentir unique. On doit leur faire croire qu’ils sont considérés dans leur individualité tout en leur permettant de pouvoir se relier aux autres dans ce cocon technologique. Par exemple la présence d’un nuage de mot clé dans l’interface de l’IVMC,  doit pousser l’usager à se servir de ses sens, à mettre en action sa curiosité quitte à le pousser à la sérendipité.  Il doit se sentir acteur, capable de créer du contenu, se réapproprier et modifier les œuvres numérisés ou encore donner son avis sur ce qu’il a vu ou pensé.
Toutes ces caractéristiques ne s’arrêtent pas au monde virtuel. Elles tirent un fil jusque dans le lieu physique du musée, permettant le passage et la continuité de l’action d’un support et d’un lieu à un autre. Une fois dans le musée, l’individu n’est pas noyé dans le flot de visiteurs. Il est reconnu et pris en considération. Tout son parcours de visite in situ sera optimisé et personnalisé. Il pourra jouir d’une individualisation sans pour autant être totalement coupé. Les merveilles de technologies pourront lui permettre d’accéder pleinement  à la connaissance des œuvres.

C’est intéressant d’observer comment la structure du musée a évolué, contraint par les changements technologiques et sociétaux, et comment de cette évolution il en découle de nouveaux comportements et problématiques. Une visite in situ devenue aussi personnalisée à forcément des conséquences sur l’attitude et les déplacements des individus. Les parcours de visite deviennent déconstruit, et le temps passé dans les lieux s’allonge et empêche une bonne fluidité. Ma profession se trouve donc à une limite charnière, comme une plaque tournante, entre plusieurs corps de métiers. Je supervise le bon fonctionnement de l’IVMC ce qui me permet d’être au fait de notre cœur de cible, et des moyens qu’il faut pour animer ces communautés. J’ai également des échos sur ce qu’on pensé les visiteurs, de l’exposition et les améliorations ou préférences qu’ils aimerait voir. Je dois donc agir sur la scénographie de l’exposition en fonction des attentes des visiteurs. L’avantage de mon métier hybride c’est que les fonctions sont riches et diverses.  L’ennui c’est que j’empiète sur des métiers spécifiques, ce qui ne plait pas vraiment à mes collègues. La situation s’est tout de même assouplie depuis ces dernières années. Avec la refonte de l’enseignement supérieur, les formations sont devenues hybrides, offrant une autre alternative à la spécialisation très prégnante en France. Cette nouvelle forme d’apprentissage permet à chacun d’avoir des notions venant de disciplines très différentes mais convergeantes vers une grande thématique. Au sein du musée callebaut , c’est la transdisciplinarité qui domine, ce qui nous permet d’avancer et d’innover sur de nombreux projets. En revanche certaines choses, comme le facteur humain, sera toujours difficile à solutionner mais on peut tout de même arriver à amoindrir les désaccords et les rancœurs de chacun. 

 

Sources :

-Lucie Daignault et Claire Cousson, « Quand la technologie s’invite au musée », La Lettre de l’OCIM [En ligne], 137 | 2011, mis en ligne le 01/09/2013.
URL : http://ocim.revues.org/950 ; DOI : 10.4000/ocim.950

-Christophe Castro, « Le Centre Pompidou adopte le web sémantique », [En ligne], mise en ligne le 14/09/2012, consulté le 14 décembre 2015.
URL: http://www.club-innovation-culture.fr/le-nouveau-centrepompidou-fr-mise-sur-la-diffusion-de-ressources-numeriques-le-web-semantique-et-les-produits-derives/

-Gélinas, Dominique. « L’expographie numérique ou la question du « comment » ! », Muséologies : les cahiers d’études supérieures. Volume 6, numéro 2, 2013, p. 65-80.
URI: http://id.erudit.org/iderudit/1018929ar

-Christophe Castro. «Le Centre Pompidou adopte le web sémantique », 14/09/2012
URL
 : http://www.inriality.fr/culture-loisirs/musee/semantique/le-centre-pompidou-adopte/

-Stephane, Debenedetti. « L’expérience sociale du musée, entre visite anonyme et visite collaborative ». Recherches en marketing des activites culturelles, Vuibert, pp.179-196, 2010. <halshs00635785>

-Valérie Schafer, Benjamin Thierry et Noémie Couillard, « Les musées, acteurs sur le Web », La Lettre de l’OCIM, 142 | 2012, 5-14.

-BAUJARD, Corinne. Technologie organisationnelle et musées du futur : à la recherche d’un cadre managérial In : TIC et innovation organisationnelle : Journées d’étude MTO’2011 [en ligne]. Paris : Presses des Mines, 2012 (généré le 04 mars 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pressesmines/122>. ISBN : 9782356710970.

-Muséomix : http://www.museomix.org/

-Muzeonum : http://www.muzeonum.org/wiki/doku.php

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