La fiction télévisuelle française à l’heure de l’âge d’or des séries US

La plupart des spécialistes en matière de séries télé s’accordent à dire que, depuis environ une quinzaine d’années, les États-Unis connaissent un nouvel âge d’or des séries (après celui des années 1950). Pour certains cette période florissante a débuté à la fin des années 1990, notamment avec l’arrivée de séries telles que Oz, Sex and the City et Les Soprano, programmes emblématiques de la chaîne américaine HBO. Pour d’autres, il a fallu attendre le début des années 2000 et le déferlement des séries à succès 24 heures chrono, Lost ou encore Desperate Housewives, qui ont réellement changé la façon de consommer les séries. Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est que la qualité d’écriture et de production des séries américaines n’a probablement jamais été aussi bonne. Face à ce constat, il convient évidemment de se poser la question suivante: qu’en est-il des séries françaises dans tout ça ?

Panorama des séries françaises récentes - Jérémie D. CC BY-NC

Panorama des séries françaises récentes – Jérémie D. CC BY-NC

Sans conteste, pour ce qui est des séries, les choses s’améliorent peu à peu dans le paysage audiovisuel français. Le milieu des années 2000 a enfin vu l’émergence de fictions de qualité bien de chez nous, qui n’ont pas vraiment vocation à concurrencer la grosse machine des séries américaines, mais qui sont plutôt bien écrites, bien interprétées, et qui, en plus de redorer le blason des séries hexagonales diffusées en prime-time, séduisent même au-delà de nos frontières. Et ça, c’est déjà pas mal. Parmi ces séries de qualité, que l’on doit surtout à Canal + et aux chaînes du groupe France Télévisions, on peut notamment citer Braquo, Un Village Français, Fais pas ci, fais pas ça, Ainsi soient-ils, Engrenages ou encore Les Revenants (ces deux dernières réussissant même l’exploit de s’être exportées dans de nombreux pays, dont le Royaume-Uni et les États-Unis, et d’avoir remporté un International Emmy Award de la meilleure série dramatique, en 2011 et 2013, respectivement). Évidemment, cet apparent « rayonnement » des séries françaises est à relativiser, mais c’est tout de même une bonne chose de pouvoir dire qu’il existe aujourd’hui une alternative de qualité à Joséphine, ange gardien, Camping Paradis et autres fictions estampillées TF1…

S’inspirer des Américains pour avancer ?

 

"Fais pas ci, fais pas ça", une typiquement série qui aurait inspiré "Modern Family" aux Américains - Source: www.notrecinema.com

« Fais pas ci, fais pas ça », une série typiquement française qui aurait inspiré « Modern Family » aux Américains – Source: www.notrecinema.com

Pourtant, malgré une avancée indéniable en matière de qualité, la fiction télévisuelle française reste problématique, autant au niveau de son processus de production qu’au niveau de ses délais de diffusion. Et si l’on compare ce qui se passe chez nous à la façon dont fonctionnent les séries aux États-Unis, tous ces aspects problématiques apparaissent alors encore plus flagrants. Évidemment, le but n’est pas de se comparer constamment à ce qui se fait ailleurs, ni même de rivaliser avec les Américains. Ce serait de toute façon un combat perdu d’avance. David contre Goliath, Mimie Mathy contre Tony Soprano, … Enfin vous voyez le genre. Mais tout en préservant leur identité franco-française, nos séries et ceux qui les font pourraient tout de mêmes piquer quelques trucs à leurs cousins d’outre-Atlantique et s’inspirer, en partie, d’une façon de faire qui a plutôt fait ses preuves jusqu’à présent.

La grosse différence entre les séries françaises et les séries américaines (et peut-être la plus importante) est que, chez nous, la production ne fonctionne pas à flux tendu, c’est-à-dire que l’écriture des épisodes et le tournage ne se chevauchent pas. En France, la totalité des épisodes d’une saison sont écrits avant même que le tournage du premier épisode ne commence. Résultat, le délai d’attente entre deux saisons est rallongé. Et en plus, pour ne rien arranger, un nombre assez limité d’épisodes est produit pas saison, ce qui fait qu’une fois ces nouveaux épisodes enfin à l’antenne, le plaisir est (d’assez) courte durée.

Shonda Rhimes, la papesse de la télévision américaine: créatrice de "Grey's Anatomy", showrunner de "Scandal" - Source: www.hollywoodreporter.com

Shonda Rhimes, la papesse de la télévision américaine: créatrice de « Grey’s Anatomy », showrunner de « Scandal » – Source: www.hollywoodreporter.com

La production des séries télé aux États-Unis est évidemment pensée pour répondre à une politique de diffusion qui est propre à ce pays et qui, en pratique, ne sera jamais adaptable en France. Là-bas, pour ce qui est des séries diffusées sur les grands networks, 22 épisodes sont produits en moyenne chaque saison, pour une diffusion de septembre à mai (ce qui correspond à une saison télévisuelle aux États-Unis, avec une alternance d’épisodes inédits et de rediffusions), ce qui implique alors, chaque année, une écriture s’étalant de mai-juin à mars-avril de l’année suivante et un tournage allant de juillet à avril pour la plupart des séries. Chez nous, seulement 8 à 12 épisodes sont produits par saison, la diffusion se fait généralement en 4 à 6 semaines (au rythme de deux épisodes par soirée le plus souvent, ce qui est impensable aux États-Unis, où seul un épisode inédit est diffusé par semaine, et encore, pas toutes les semaines, puisqu’il faut tenir environ 8 mois avec 22 épisodes). Et ensuite, les téléspectateurs français attendent désespérément la suite, devant parfois patienter jusqu’à deux ans.

Alors, pour arriver à produire un nombre conséquent d’épisodes chaque année, les Américains ont compris que la clé de la réussite réside (en partie) dans la nécessité d’avoir, pour chaque série, un showrunner qui dirige une armée de scénaristes. Concrètement, cela signifie qu’un scénariste, à la fois auteur et producteur et, le plus souvent, au départ en tout cas, créateur de la série en question, a la tâche de gérer la production au jour le jour de la série (décisions créatives, écritures des arches narratives, décisions budgétaires, casting, …) et de faire le lien avec la chaîne et les producteurs. Et il est donc à la tête d’un pool de scénaristes qui travaillent dans une writer’s room où les intrigues de chaque épisode sont imaginées, divisées en actes et séquences, avant qu’un ou deux scénaristes de l’équipe soient ensuite désignés pour écrire le scénario final de l’épisode (la continuité dialoguée).

Mélanie Doutey et Zoé Felix, deux saisons de "Clara Sheller", deux actrices différentes pour un même rôle - Source: www.paperblog.fr

Mélanie Doutey et Zoé Felix, deux saisons de « Clara Sheller », deux actrices différentes pour un même rôle – Source: www.paperblog.fr

En France, hormis Plus Belle la Vie (qui n’est pas une série diffusée en prime-time), aucune série ne fonctionne à flux tendu. Nous n’avons donc pas de showrunners (comme peuvent l’être Shonda Rhimes, Damon Lindelof, Matthew Weiner ou Kevin Williamson aux États-Unis) et, formats courts du type Scènes de ménages et Nos chers voisins mis à part, pas vraiment d’équipes de scénaristes non plus. Nos séries sont le plus souvent écrites en totalité par un ou deux scénaristes (parfois un peu plus mais c’est encore très rare) et cela implique bien évidemment un temps d’écriture plus long et un ralentissement de toute la chaîne de production. Et en pratique, cela peut vite devenir problématique. On peut par exemple citer le cas de la série Clara Sheller, dont les douze épisodes (répartis sur deux saisons) ont été écrits par Nicolas Mercier, le créateur de la série, et qui, après une première saison plutôt réussie en 2005, est revenue en 2008 (trois ans plus tard!) avec une saison 2 vraiment très médiocre, ce qui était en partie dû au fait que la totalité du casting de la saison 1 avait jeté l’éponge, jugeant l’écriture et l’attente entre les 2 saisons bien trop longues.

Étant donné le temps que cela ferait gagner en termes d’écriture et de délais de diffusion, on se demande bien pourquoi le format de production à l’américaine peine à arriver chez nous. Et si une réponse complète serait bien trop longue (et sûrement bien trop compliquée) à donner, on peut tout de même dire que les producteurs et les diffuseurs français sont encore trop frileux. Ils ne veulent pas commander trop d’épisodes à la fois, par peur d’un échec d’audience, et ils sont réticents à l’idée de donner leur chance à de jeunes auteurs qui seraient tout à fait prêts à travailler en équipe, contrairement à certains scénaristes confirmés qui préfèrent écrire seuls. Pourtant, il est évident qu’un peu de changement et de sang neuf ferait du bien à la fiction française.

L’état des séries françaises en 2014

 

Photo du scénario de l'épisode 1 de la saison 2 des "Revenants", tweetée par Ana Girardot - Source: Twitter

Photo du scénario de l’épisode 1 de la saison 2 des « Revenants », tweetée par Ana Girardot – Source: Twitter

Aujourd’hui, près de dix ans après l’arrivée d’Engrenages sur nos écrans, la situation en France reste très contrastée. Du côté de Canal +, à qui l’on doit la majorité des séries de qualité produites ces dernières années, les choses sont encore compliquées en matière de temps d’attente entre deux saisons. Prenons l’exemple de la série Les Revenants. Après une première saison de 8 épisodes lancée en novembre 2012 et bien accueillie par la critique et par les téléspectateurs (malgré un final un poil décevant), une diffusion dans une vingtaine de pays, et un remake en préparation aux États-Unis, supervisé par Carlton Cuse, l’un des ex-showrunners de Lost, pour une diffusion sur la chaîne A&E en 2015, on attend toujours la suite. L’écriture de la saison 2 a duré plus longtemps que prévu, le tournage a été retardé, et certains se demandaient même si l’on finirait par voir la suite un jour. Et pourtant, enfin, le tournage de cette deuxième saison a commencé en septembre dernier, comme le prouve d’ailleurs une photo tweetée par la comédienne Ana Girardot le 22 septembre (voir ci-contre). Le tournage se poursuivra jusqu’en mars prochain, pour une diffusion probable à la rentrée 2015. Mieux vaut tard que jamais, probablement.

Si Canal + se positionne donc pour le moment encore comme le mauvais élève du paysage audiovisuel français au niveau des temps de production et des délais que cela engendre, les chaînes du groupe France Télévisions, elles, s’en sortent généralement mieux. France 3 diffuse par exemple une saison inédite d’Un Village Français tous les 12 à 18 mois en moyenne et France 2 réalise même l’exploit d’arriver à diffuser chaque année une nouvelle saison de sa série à succès Fais pas ci, fais pas ça. Évidemment, à terme, l’idéal serait que cela ne soit plus un « exploit » mais plutôt une tendance généralisée à toutes les chaînes et à toutes les séries françaises (un peu comme les chaines câblées américaines qui diffusent tous les ans à la même date une nouvelle saison de 8 à 13 épisodes de leur séries). Et on en est encore loin. De plus, dans tous les cas, le nombre d’épisodes produits est encore bien souvent trop limité. Pour en revenir à Fais pas ci, fais pas ça, par exemple, la saison 7, diffusée dès le 3 décembre sur France 2, ne contiendra que 6 épisodes (contre 8 ces dernières années), la faute, soit-disant, à l’emploi du temps chargé des comédiens, notamment Valérie Bonneton qui tourne beaucoup pour le cinéma. Et quand on sait qu’il faudra ensuite attendre un an pour voir la suite des aventures des Bouley et des Lepic, on se dit que 6 épisodes, étalés sur 3 semaines de diffusion, c’est vraiment trop peu. Mais bon, Rome ne s’est pas faite en un jour. Alors soyons patients, les choses vont sûrement (et doivent) évoluer.

Photo promotionnelle de la série "Ainsi soient-ils" - Source: Arte.tv

Photo promotionnelle de la série « Ainsi soient-ils » – Source: Arte.tv

Dans ce sens, on peut déjà noter que la série d’Arte Ainsi soient-ils, acclamée par la critique et désignée meilleure série française au festival Séries Mania en 2012 et 2014, a pris les choses en main pour accélérer sa production et réduire l’attente entre chaque saison. Pour preuve, alors que la première saison a été diffusée en octobre 2012 et qu’il a fallu deux ans pour voir la seconde arriver sur nos écrans (la diffusion de ces 8 nouveaux épisodes s’étant achevée il y a quelques semaines), la saison 3 est déjà en tournage, ce qui signifie que la suite des aventures des jeunes séminaristes des Capucins sera probablement à l’antenne à la rentrée prochaine, un an seulement après la saison 2.

De plus, on attend dans les mois à venir l’arrivée de séries ambitieuses, qui devraient révolutionner le microcosme des séries françaises en matière d’envergure, de budgets et de narration, comme par exemple Marseille, première production hexagonale de Netflix, annoncée comme un House of Cards à la française, ou encore Versailles, la co-production franco-canadienne que Canal + diffusera en 2015 et qui dispose d’un budget total de 27 millions d’euros pour 8 épisodes de 52 minutes tournés en anglais, écrits par deux showrunners anglais (Simon Mirren et David Wolstencroft), et menés par un casting mêlant acteurs français et étrangers (à noter également que les deux premiers épisodes seront réalisés par Jalil Lespert). Sur le papier, ces projets donnent vraiment envie et on peut espérer qu’ils ne soient que les premiers d’un grande série. Après tout, le cinéma français est hautement considéré dans le monde entier alors, si Engrenages et Les Revenants, qui s’exportent bien, en sont la preuve, il n’y a pas de raison qu’il n’en soit pas de même bientôt pour les séries télé françaises.

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